Jumeaux, triplés : une grossesse différente?

La grossesse est une période sensible de la vie d’une femme. Elle requiert des réaménagements tant sur le plan physiologique, biologique que psychologique. Entre pics d’émotions, image du corps restructuré entraînant de fait même un remodelage de l’estime de soi, on est bien loin de la femme enceinte idéalisée par les magazines de mode. Si l’on va du postulat qu’une grossesse simple comporte déjà son lot de difficultés, qu’en est-il d’une grossesse multiple ?

Qui dit multiple ne dit pas nécessairement multiplications des difficultés. Mais le fait est que, les potentiels risques de complications sont multipliés puisque chaque fœtus est individuel même dans le cas des grossesses gémellaires monochoriales monoamniotiques.

Même si les avancées scientifiques ont permis de peaufiner le diagnostic et la surveillance médicale de ces grossesses, il ne demeure pas moins que des progrès doivent encore se faire surtout concernant le suivi psychologique prodigué à ces parturientes.

Car, hormis l’argument « multiple » mis en évidence par la présence des fœtus, il faut tenir compte des changements corporels, hormonaux et psychologiques imposés par ces grossesses.

La grossesse multiple est bel et bien différente et le suivi de grossesse, l’accouchement et le post-partum doivent être adaptés.

Grossesse multiple : une véritable différence du point de vue physiologique et biologique

Il va de soi que les transformations que subira le corps de la femme enceinte d’une grossesse multiple seront plus importantes (Édouard, 2000).

Entre la prise de poids imposé par les fœtus, les réserves de nutriments et la forme prononcée du ventre, il y a de quoi se sentir différente. Différente de soi avant, et bien évidemment des autres.

Et que dire des douleurs corporelles ? Elles sont plus accentuées dans le cas d’une grossesse multiple. Au fil des mois, le ventre prend des proportions, le poids de la mère augmente de même que celui des bébés. Résultat, le bassin est sollicité et il n’est pas rare d’éprouver des douleurs dorsales.

Les jambes s’alourdissent également et dans certains cas, le syndrome du canal carpien se déclenche en entraînant avec lui son lot de symptômes aussi désagréables les uns que les autres.

En outre, le taux de sécrétion hormonale est plus élevé que par rapport à une grossesse normale. Les pics émotionnels sont donc plus constants et plus accentués également.

C’est d’ailleurs le taux d’hormone HCG dans le sang qui permet de déterminer les grossesses gémellaires ou les grossesses simples. Certaines études démontrent également que le taux d’hormones produit est une réponse physiologique de l’organisme de la femme à son état.

Une fois que les neurotransmetteurs envoient l’information aux zones spécifiques du cerveau, ces dernières induisent une production plus importante d’hormone nécessaire au bon développement des fœtus dans l’utérus.

Une différence d’un point de vue psychologique

La plus grande différence d’une grossesse multiple se situe certainement sur le plan psychologique. Tout d’abord, l’annonce de la nouvelle. Ici se mêlent divers sentiments dont les principaux sont la joie et l’anxiété. La joie d’enfanter et d’avoir le privilège d’être hors du commun.

La joie d’attiser de la curiosité et de se sentir spéciale par rapport aux autres. Le regard des autres va jouer un grand rôle et c’est l’appréhension de leur jugement qui va procurer une extase ou une crainte.

Il faut dire que les grossesses multiples ont évolué d’un point de vue social pour se vulgariser dans une sorte de propagande qui fait d’elles désormais des grossesses communes à plusieurs femmes.

De l’anxiété provenant de l’incapacité. Incapacité à se sentir prête et à la hauteur pour s’occuper de plusieurs bébés à la fois. Et si la femme est déjà mère d’autres enfants, la crainte d’être surmenée s’installe.

Il y a également cette peur de ne pas disposer d’assez de moyens financiers pour faire face. Car, une grossesse gémellaire requiert un suivi particulier avec des examens médicaux particuliers.

Ensuite nous avons le déroulement de la grossesse. Les risques des complications et des fausses couches du premier trimestre sont plus présentes dans le cas d’une grossesse multiple.

La peur de perdre ses enfants ou de leur causer du tort est sans cesse présente. « Fais-je exactement ce qu’il faut ? » Une grande responsabilité s’installe très tôt et au moindre problème, la mère se sent coupable de n’avoir pas été capable de mener à bien la mission.

Et s’il arrive qu’un des fœtus doive être interrompu, il y a un risque que la culpabilité de sa perte entrave le devenir du fœtus restant.

Les modifications corporelles subies très tôt à partir de la 12e semaine de gestation auront également un impact sur l’image du corps de la femme. Certaines diront se sentir trop grosses et ne lésineront pas à s’attribuer des qualificatifs dévalorisants.

Et pas surprenant que l’unité corps-identité soit ébranlée, car l’image de soi est fortement tributaire de l’image du corps. Mimoun dira d’ailleurs : « chaque fois que l’unité du schéma corporel est mise en crise, c’est l’identité même du sujet qui est interpellée ».

Lorsque la femme a du mal à accepter ces modifications et appréhendent être marquée à jamais, la perception qu’elle a d’elle-même peut subir un gros désagrément.

Ajouté à tout ceci, l’autonomie de la femme enceinte de jumeaux ou de triplés est très vite remise en question. Il est très souvent nécessaire d’arrêter toute activité professionnelle pour préserver sa vie et celles de ses enfants. Dans certains cas, une hospitalisation de plusieurs jours peut être envisagée, surtout en cas de complications.

La différence de la prise en charge

En fonction du type de grossesses multiples, une prise en charge est très vite recommandée. Le but premier étant de s’assurer du bien-être de la mère et de ses foetus.

Les grossesses multiples présentent un certain nombre de risques de complications et les examens médicaux et le suivi de grossesse se font différemment. Les échographies par exemple se feront plus régulièrement que dans une grossesse normale. Il faudra veiller au bon développement de la gestation.

L’accouchement par voie basse est soumis à conditions dans les grossesses multiples. Plusieurs femmes auront des césariennes par exemple. Par ailleurs, le baby blues si commun après l’accouchement peut perdurer ici et donner lui à une dépression du post-partum.

Cette période est d’ailleurs très délicate pour les mères de jumeaux ou de triplés. Le fait de prendre soin de plusieurs bébés ne sera pas chose aisée. Il y a toujours cette appréhension de ne pas être capable d’aimer de la même façon ses bébés. Comment se passeront les soins et l’attachement mère-enfants si précieux à la création et au développement d’une relation unique?

Loin d’une stigmatisation parfois vécue il y a encore de cela quelques décennies, les grossesses multiples sont prises en compte. Certes différentes, elles ne demeurent pas moins des grossesses et requièrent un regard particulier et spécifique.

En proie aux inquiétudes relatives aux diverses complications, aux modifications physiologiques et corporelles, le suivi de grossesse doit faire appel à une attention psychologique minutieuse. Pons, Charlemaine et Papiernik, en 2006 soulignent la qualité de la relation soignant-femme enceinte tout en mettant un point d’honneur sur la spécificité de chaque situation.

Il est nécessaire de rassurer ces femmes afin d’atténuer leurs craintes, de dissiper leur mal-être et poser autour d’elle un regard positif idoine pour une grossesse saine.

Il ne fait aucun doute que les douleurs ressenties par ces femmes ne sont pas bégnines, leurs émotions non plus. Les jumeaux et les triplés sont des cas exceptionnels, mais aucunement une fatalité qui devrait créer des séquelles ou éprouver les mères.

Un soutien adéquat leur permettra de surmonter cette épreuve de la vie de même que dans une grossesse normale. Il faut en parler et ne surtout pas se laisser enfermer dans une spirale propice à la survenue d’une dépression du post-partum.

Des associations de parents ayant porté une grossesse multiple existent pour faire entendre leur voix et soutenir les futures mères de jumeaux ou de triplés. En parler et se soutenir permet ainsi de mieux vivre cette grossesse différente.


Références